dimanche 20 novembre 2011

La visibilité de l'urgence

LA CITE DES HOMMES / VERBATIM par NBN/page 94


Les temps et les règles de la diplomatie ont profondément changé. Elles sont désormais dominées par la monté en puissance de la démocratie et de la société d'information. Diplomates et politiques sont désormais toujours plus comptables devant leurs opinions publiques. C'est ce chemin de transparence que traçait en 1918 le président Wilson dans ses Quatorze points [hst]. Ceux-ci reposaient sur les trois piliers du libre-échange, de la diplomatie ouverte et du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Wilson avait pour ambition, dans une tradition de moralisme idéaliste, de mettre fin à toutes les guerres et les négociations secrètes.

Cette révolution bouleversait les chancelleries européennes habituées à la lenteur des procédures et à la confidentialité. Certains de leurs accords secrets ont instillé de telles doses de poison que celui-ci agit encore aujourd'hui. Tel est les cas du sentiment de trahison nourri à l'égard de la Grande-Bretagne après la divulgation des accords Sykes-Picot qui répartissaient

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l'influence française et anglaise au Proche-Orient au moment même où les Britanniques promettaient un royaume arabe indépendant en échange de la lutte contre l'Empire ottoman.

Faut-il poser des limites à la transparence ? L'efficacité de l'appareil diplomatique dépend pour beaucoup de sa capacité à explorer des pistes et à jouer de préparatifs discrets pour obtenir des accords impossibles autrement. Il a y parfois des interlocuteurs peu avouables mais néanmoins indispensables au règlement d'une crise. Nous avons vu où mène la diabolisation de l'ennemi pratiquée pendant huit ans par l'administration Bush, qui usa d'une sorte de wilsonisme dévoyé. Les contacts rompus brutalement radicalisent les positions et rendent les conflits insolubles. Face à un Hamas intransigeant, il faut maintenir ouverts des canaux informels de communication afin de saisir, le cas échéant, les opportunités de règlement. Cela ne signifie pas pour autant d'ouvrir des négociations, publiques et transparentes. Il faut conserver toute la gamme des instruments diplomatiques, dont une partie ne peut prospérer que dans l'ombre, à condition naturellement d'être contrôlée par les institutions démocratiques.


La seconde transformation, concomitante, s'est imposée à l'action diplomatique de l'extérieur. Tout au long du dernier siècle, la puissance accrue des médias a radicalement changé

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les relations internationales. L'impact sur les guerres a été le plus évident. Le rôle de la télévision dans le retournement de l'opinion publique américaine face à la guerre du Vietnam marque une date en la matière. Il s'est reproduit et accentué à chaque conflit, avec les mêmes effets d'impopularité à long terme, poussant là encore à l'accélération dans les règlements comme lors de la première guerre, dite de « cent heures » d'Irak. Les pressions sont tout aussi fortes lorsqu'il s'agit de négociations. Les effets en sont seulement plus ambigus. Ils permettent de sensibiliser les opinions publiques en donnant un visage aux victimes. C'est le cas au Darfour. Parfois ces engouements massifs, rapides et éphémères laissent une large place aux déformations et aux simplifications. La confusion entre l'urgence humanitaire et l'action diplomatique peut même se relever contre-productive comme en Somalie en 1992.


Il faut donc repenser le sens de l'action diplomatique dans le nouvel age médiatique. Quels objectifs légitimes doit poursuivre un État ? L'opposition entre l'action affichée pour le bien de l'humanité et la préservation secrète des intérêts d'un pays est souvent moins frontale qu'il n'y paraît.

Or cet antagonisme est la cause principale de la défiance des opinions publiques à l'égard des diplomaties. Et l'effet indirect de ce discrédit aboutit, paradoxalement, à l'acceptation de la force comme solution moralement

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plus claire car débarrassée de toute compromission.

Dans ce domaine complexe, il faut veiller à articuler les priorités des États avec le bien commun. Si un État intervient en un point donné, il doit anticiper les conséquences de ses actions sur la région, mais aussi sur la sécurité à l'échelle du monde. Il s'agit pour lui d'adopter une approche stratégique de réalisation de ses objectifs de démocratisation et de pacification. Le cynisme international est une doctrine à très courte vue.

Quels sont-ils, en définitive, ces « intérêts nationaux » si souvent « conspués » ? Ce sont pour chaque État, la prospérité, l'influence et la sécurité qui ont, pour condition première, la stabilité partout où ses intérêts sont en jeu. On a pu s'accommoder ainsi de régimes autoritaires et sanguinaires, de l'Éthiopie de Mengistou au Zaïre de Mobutu, et jusqu'à l'Irak de Saddam Hussein. Mais la préservation de ces intérêts est soumise à la pression médiatique. L'engagement aux côtés d'une dictature est toujours une flétrissure[fr]. Aujourd'hui encore, la réputation des États-Unis est ternie en Amérique du Sud, en raison des appuis marqués aux régimes militaires des années soixante-dix et quatre-vingt. La radicalité de Hugo Chavez, d'Evo Morales ou de Rafael Correa vis-à-vis de Washington se nourrit des expériences collectives du passé. Cela explique en partie le développement rapide des liens commerciaux avec la Chine permettant de desserrer la relation privilégiée des États-Unis avec leur arrière-cour. Le « gros baton » d'un Théodor Roosevelt [hst] fait parfois des enfants battus des adultes rebelles.

Face aux conséquences de la crise, les diplomaties mondiales sont aujourd'hui dans

une situation de fragilité et de transition inédite. L'ordre international ne peut plus se satisfaire d'un gel des crises dans un environnement de plus en plus instable. La possibilité des réactions en chaîne n'est pas à écarter. Nous avons en même temps l'opportunité de soigner réellement un certain nombre d'abcès et de pacifier durablement des relations internationales.

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Aujourd'hui, nous bénéficions d'une conjoncture favorable. Il existe, avec l'élection de Barack Obama, un désir de renouveau et de dialogue. La tempête financière et économique impose de son côté la recherche de solutions communes et de responsabilités mieux partagées. La multilatéralisme devient la norme. Bien sûr, cela signifie la hiérarchisation des choix et la capacité de tenir le cap.

Il faut établir un calendrier pour sortir de l'ornière. Un plan d'action efficace doit se concentrer sur les crises dont la résolution serait bénéfique à la stabilité mondiale. En tête de liste, la crise israélo-palestinienne qui tourmente le Moyen-Orient et discrédite depuis longtemps l'action internationale dans le monde; de même, le conflit du Sahara occidental qui s'enracine depuis plusieurs décennies et forme une base arrière aux violences extrémistes, empêchant la pacification du Maghreb; la crise afghano-pakistanaise qui gangrène l'ensemble de la région.


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