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Chaque époque sécrète son idéologie. L'histoire des idées n'est jamais ni au-dessus, ni en dehors de l'histoire des hommes. Les idées ne sont rien d'autre que leurs constructions patientes, la somme des leurs regards sur un monde mouvant, la cristallisation de leur volonté de changer les choses.
L'âge industriel, dont nous sortons, s'est forgé autour du ressort du progrès. Dans la connaissance comme dans l'action, les hommes se sont plongés dans une course effrénée à l'accumulation et au changement. Après des millénaires de stabilité dans un temps clos où demain n'était que l'éternel retour d'hier au rythme lent des saisons[lit], la modernité inverse tout à coup les valeurs, s'engouffrant dans les brèches ouvertes par le Moyen Age occidental. Le neuf triomphe de l'ancien, du seul fait de sa nouveauté. S'il est célébré, c'est au nom de sa propre mesure, l'efficacité. Le progrès, dans l'imaginaire techniciste et matériel créé par la révolution scientifique européenne du XVIIe siècle, n'est pas seulement un principe ou un mécanisme instrumental dont l'homme aurait appris à se servir, mais une carte mentale, une boussole qui guide les individus, presque une foi, concurrence de la religion. Nos attentes et nos perceptions du temps sont soumises au
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diktat du renouveau permanent. Les produits se succèdent les uns au autres, avec des performances toujours augmentées. Longtemps, l'idée du progrès nous a structuré(s ?NBN) et rassuré(s?NBN). Elle nourrissait l'espoir d'une santé perpétuelle promise par les découvertes de la médecine, ou d'une humanité délivrée de la faim grâce aux inventions de l'agronomie.
Le bonheur était l'horizon commun, salut promis par les Lumières et justification des luttes politiques et sociales. Mobile des individus et garantie de la cohésion des sociétés, il permettait de marier les intérêts particuliers et l'intérêt général.
Mais depuis un demi-siècle, l'union entre le progrès et le bonheur s'est délitée[fr]. Le progrès est miné par la menace d'armements meurtriers, par la violence d'idéologies totalitaires qui le portaient au nues[fr] et par les dangers de la pollution. Quant au bonheur, il ressemble de plus en plus à un puits sans fond où chaque avancée créé autant de frustration que de rancœur. De nouvelles valeurs doivent prendre le relais.
Face au basculement du monde, la justice est seule apte à rétablir l'équilibre. Pourquoi lui conférer cette mission? Parce que les grands principes qui fondent notre pacte commun, repris dans la Déclaration des droits de l'homme, tel que la liberté et l'égalité, ne sont sans elle que des notions vaines et des mots désincarnés[fr].
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La justice appelle une nouvelle ère de la démocratie, plus concrète, mais aussi plus complexe.
L'enjeu premier est la reconnaissance de chacun pour lui permettre de trouver une juste place au sein de la société, grâce au dépassement des contradictions des deux périodes précédentes: l'homme médiéval, enfermé dans les contraintes du lignage[fr] et de la communauté, devait s'accommoder à une existence figée. Différents droits s'attachaient à différents statuts certes, mais l'individu n'existait pas. C'était un monde encastré. A l'age industriel, l'homme triomphe et se défait peu à peu de l'ensemble des attaches juridiques, économiques et sociales qui l'enserraient pour se faire individu. Il y perd même les solidarités protectrices, mais, peu importe, puisque, en lui repose, dorénavant, toute la légitimité. Cet individu souverain s'est abimé dans l'isolement des masses et des foules. Il a donnée naissance à la démocratie libérale, mais il a aussi laissé prospérer, dans son désarroi, les totalitarismes. Il faut donc éviter l'étouffement autant que la désagrégation, le corset des traditionalismes autant que la compétition de tous avec vous, l'holisme[fr] autant que l'individualisme. Le respect de la liberté et de la dignité de chaque homme constitue la clé de tout équilibre. L'affirmation des identités est aujourd'hui une réalité mondiale. Elle repose sur la soif de reconnaissance.
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La réconciliation des hommes entre eux signe l'autre défi de la démocratie moderne. Après un siècle marqué par les guerres civiles permanentes, par les violences politiques les plus cruelles, telles que l'humanité n'en avait encore jamais connu, de nombreuses sociétés ont senti que l'unité était un bien fondamental. Dans les vingt dernières années, bien des pays ont connu une transition démocratique, après une longue période de dictature : en Europe méridionale et orientale, en Amérique du Sud, en Asie du Sud-Est et en Afrique.
Le coût de la réconciliation a souvent été l'amnistie et l'oublie légal des crimes des dictatures. Le choix était douloureux : il semblait s'opposer à la règle d'une justice punitive, sanctionnant les actes scélérats. Il correspondait en fait à une autre idée de la justice, plus profonde peut-être, qui fonde la réconciliation sur le pardon et place l'unité à achever au-dessus de la punition du mal accompli. Il n'y pas de plus haute justice que le pardon, mais celui-ci ne se décrète pas, il s'élabore par un effort commun pour enraciner la démocratie et l'avenir de la nation. Il reflète un désir de paix. C'est le travail qu'ont accompli des commissions de Vérité et de Réconciliation, en Afrique du Sud entre 1996 et 1998, quelques années après la fin de l'apartheid, et au Chili, au sortir de la dictature du général Pinochet.
Dans les sociétés développées, la demande de l'ordre juste est devenue pressante. Les
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stabilités du passé, fondées sur un corps civique indiscriminé [fr] et la soumission à l'ordre légal, ont laissé la placé la place à une flambée des revendications d'existence et de légitimité de groupes de populations ressentant une appartenance commune.
Les démocratie sont déjà passées à un nouveau stade, lentement et par glissements successifs à partir de la fin de la Seconde Guerre mondiale. L'émancipation de l'individu de toutes les tutelles sociales est, paradoxalement, devenue un instrument de vivification des appartenance des groupes, signe entre mille d'une recherche de nouvelles solidarités. Le féminisme a, par exemple, mis en lumière les failles de l'abstraction démocratique qui ne créait pas d'égalité réelle entre les sexes. Les revendications des homosexuels s'appuyaient sur les promesses inaccomplis des libertés individuelles. Les minorités culturelles ont cessé de voir dans l'assimilation la garantie de l'égalité. Elles demandent la prise en compte légitime de leurs différences et réclament, à bon droit, l'égalité des chances contre des discriminations que la simple théorie démocratique ne parvenait pas à combattre. Nous sommes de fait entrés dans le temps des démocraties de diversité. Légitimes
dans la quête de reconnaissance des identités, elles sont cependant lourdes d'une dérive communautariste qu'il faut conjurer.
Le risque est aujourd'hui réel. Risque de repli communautaire sur les identités partielles ou déni des différences dans un modèle abstrait.
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La justice est le seul chemin. Les États-Unis de Barack Obama, s'ils ne peuvent résoudre en quelques mois des décennies de renfermement, ont montré leur volonté d'assumer le dépassement dans une démocratie « postraciale », dont le discours de Philadelphie est demeuré emblématique.
Changeons d'échelle. Fragilisé aujourd'hui par la mondialisation, l'identité reste bien le principal facteur d'organisation de la paix de la sécurité, nous le voyons dans la succession des conflits qui secouent la planète. Elle recouvre plusieurs facettes : le sentiment de soi, la connaissance de l'autre, l'acceptation de son devenir. L'appréhension de l'identité passe nécessairement par la reconnaissance des similitudes. Mais celles-ci ne supposent aucune essentialisation, biologique ou culturelle, de l'identité. Chaque individu partage avec un certain nombre d'autres une série d'expériences, de croyances, de paysages vus, d'institutions fréquentés.
Les dogmes du XXe siècle ont longtemps fait de l'extirpation[fr] des « signes d'arriération » une condition de l'accès à la modernité, au bonheur – société sans classes ou ère de la consommation de masse [??]. Dans ce maelström[fr], l'histoire immobile des siècles passés était ridiculisée et reniée. La modernisation des esprits par déracinement du sentiment religieux et de la culture traditionnelle dans l'Éthiopie de Mengistu ou dans le Kampuchéa démocratique de Pol Pot a mené,
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par retour de bâton, à une valorisation excessive des traditionalismes, chez les talibans afghans ou les milices somaliennes, et à une résurgence des nationalismes en ex-Yougoslavie.
L'acceptation de soi et de la solidarité avec les siens passe par des idées autant que par des actes : voir l'histoire de son peuple et de son pays enseignée d'une façon équilibrée, qui ne soit ni héroïsante, ni dépréciative; vivre au quotidien les solidarités collectives nées de la redistribution des richesses ou des échanges économiques. Identité culturelle, autant que sociale, politique et économique.
Le désir de justice est universel, tant son aspiration réside au cœur de l'homme.
Pas une seule civilisation qui ne place au centre de son ordre social, explicitement ou implicitement, la distribution des bienfaits de la vie aux uns et aux autres, en fonctions de leurs capacités, de leurs statuts ou de leurs besoins. Sous des formes chaque fois changeantes, elle est à la base de la morale confucéenne, aujourd'hui renouvelée et repensée, ou de la cosmologie hindouiste brahmanique. Elle est l'hôte des « sociétés chaudes » comme des « sociétés froides », c'est-à-dire de celles qui s'inscrivent dans une logique de changement et de transformation interne et de celles qui n'ont pour but que leur propre reproduction sociale. Elle n'est ni du Nord, ni du Sud. Comment une valeur commune peut-elle donc conduire à une action commune?